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Montre-moi ta chaussure

Illustration : lampe à poser Madame de Tencin, embauchoir et lacets en cordon d’alimentation. La chaussure est inspirante.

On a beau n’être pas envieux, on rage toujours quand les autres chaussent vos souliers et vous écrasent.

Emile Zola

La sandale de Catlow

La chaussure OregonSi l’on s’en tient aux découvertes des archéologues, la plus ancienne chaussure pourrait remonter au septième millénaire avant notre ère. Il s’agit de sandales trouvées sur le site de Catlow Cave dans l’Oregon.
Ces sandales sont faites de fibres végétales. Elles s’enroulent entre elles et forment des cordages, un peu comme les semelles d’espadrilles. Elles comportent un rabat pour protéger les orteils et une partie du dessus du pied. En Chine, des archéologues ont décelé des empreintes de pieds chaussés dans la grotte de Tianyuan. Leur datation est estimée à plus de 35 000 ans. La chaussure ne date pas donc d’aujourd’hui.

La chaussure d’Ötzi

La chaussure d'Otzi
Daderot, CC0, via Wikimedia Commons

Ötzi, un homme du Néolithique, a été retrouvé dans le massif d’Ötzal en Italie. Il portait des chaussures en cuir de cerf maintenues par des lacets en cuir de bœuf. A l’intérieur de l’unique chaussure qui lui restait aux pieds, Ötzi portait une sorte de chausson fait de liber de tilleul. Le liber est constitué des fibres présentes juste sous l’écorce de l’arbre. Ce sont des fibres très souples à l’épaisseur variable mises en œuvre après rouissage. Une couche de foin est ainsi maintenue entre la chaussure et le chausson.

Ces deux parties sont liées ensemble à une semelle de cuir d’ours. La fourrure se place du côté intérieur. Parcourir un massif de montagnes à la fin du Néolithique n’était visiblement pas une chose qui s’improvisait. Et surtout pas du côté des pieds. La chaussure qui lui restait au pied au moment de sa mort montre qu’il ne s’agit en rien d’un “bricolage”. Bien qu’empirique, la technicité de cette chaussure avait déjà due largement faire ses preuves.

Les pampooties

La chaussure ArménieAu cours de la même période, en Arménie, on portait des chaussures élaborées selon la méthode la plus simple qui soit. Il s’agit d’un ovale tronqué autour duquel on aménage des trous pour passer un lacet. On place son pied sur cet ovale et on resserre le lacet qui enferme le pied dans une sorte de bourse de cuir.
Ce modèle se retrouve de façon assez commune partout en Europe et sur des périodes assez longues. Par exemple, les célèbres pampooties irlandaises sont fabriquées selon cette méthode. A l’origine, elles étaient fabriquées dans un cuir frais et non tanné. Leur évolution vers la modernité et la solidité ont abouti aux ghillies des danseurs de musique celtique.

La sandale antique

La chaussure EgypteEn Egypte, pendant l’Antiquité, si l’on porte des chaussures, ce sont presque toujours des sandales. Selon sa condition, elles sont faites de fibres végétales pour les prêtres ou en or pour accompagner Pharaon dans l’au-delà.
La statuaire grecque nous donne à comprendre que la sandale est la chaussure qui va bien avec un climat un peu chaud. Mais là aussi, il faut comprendre que la majorité de la population allait nu pied. Les sandales sont présentes en Grèce depuis plusieurs millénaires. Selon certains, le mot même, proviendrait du perse sandal. Comme souvent, la sandale la plus simple est faite en fibres végétales torsadées ou tressées.

La chaussure romaineLa conquête par la sandale

Mais la sandales la plus élaborées s’appelle la cothurne. On peut parler de sandale car il s’agit d’une chaussure ouverte maintenue par des lacets. La différence tient dans sa forme. Il s’agit, en fait, d’une botte dont la partie arrière protège le mollet avec un élément fermé, la semelle est en bois. Les cothurnes sont les chaussures que portent les acteurs grecs lors des représentations de tragédies.
On retrouve les cothurnes à Rome et plus tard au Moyen- Âge.
On remarque qu’à cette période, une bonne paire de chaussures qui tient bien aux pieds doit comporter un entre-doigt.

A Rome, les soldats portent des chaussures appelées caligae. Il s’agit très exactement de ce qu’il reste d’un romain quand Obelix dégage un légionnaire. C’est une chaussure de cuir d’une seule pièce ajourée en lanières. On plante la semelle de nombreux clous en rangée pour ne pas être glissante.

Moyen-Âge

La chaussure dite "Poulaine" avec sa semelle de protection en boisIl semblerait qu’au Moyen-Âge, la chaussure devienne beaucoup plus perméable au phénomène de la mode. Bien entendu, le rang social est un élément qui donne de la distinction à l’habillement du pied. A la fin de la période médiévale, la pointe rembourrée à l’avant de la poulaine en est un. Ainsi, plus elle est longue, plus le rang social est élevé.

Pour celui qui porte la poulaine, cette pointe dit quelque chose : “regarde comme mon pied est grand, et si mon pied est grand, c’est que je suis un grand personnage”. Un peu comme le système des épaulettes que l’on glisse dans l’épaisseur des tissus d’une veste. Elles renvoient immanquablement vers la haute idée que l’on peut se faire de celui qui les porte.
Au fur et à mesure les pointes se sont tellement allongées que certaines pouvaient atteindre 50 centimètres.

Le mot poulaine trouve son origine dans l’utilisation de la Poulanne. Il s’agit d’un cuir venu de Pologne qui se nommait elle-même Poullaine”. 0 l’origine, on faisait les pointes de ces souliers si spécifiques avec ce cuir venu de Pologne. En Angleterre, les poulaines s’apellent cracow en référence à la ville de Cracovie en Pologne.

La chaussure en nombre

La chaussure pour "Une fête de joyeux noces"
Pieter Jansz.Quast, Une fête de joyeux noces (env. 1635-1638)

La haute noblesse commande des chaussures en nombre. En 1424, on dénombre 40 commandes de chaussures pour le seul comte de Savoie. A la même époque, à la cour de France, les commandes de chaussures pour Charles VI atteignent presque 250 paires en une année. En moyenne, il porte chaque paire de chaussures une journée et demie. L’effet produit est qu’il ne porte que des chaussures neuves.

Ca me botte, la chaussure qui monte, qui monte

Guillaume Dupré, Henri IV, Marie de Médicis et le Dauphin (1579–1640)

Sous le règne d’Henri IV, on aime les bottes. Elles sont souples, montent assez haut et comportent un talon. Le mollet est ainsi entouré non pas dans quelques lanières mais par une véritable tige. Elle est taillée dans un cuir si souple que la marche en devient élégante. Dès lors, les bottes sont portées en tout lieu et à tout moment. Elles donnent du style et on les porte aussi en intérieur, même quand on ne vient pas de descendre de cheval.

A la Renaissance, la tige de la botte se taille au plus près de la forme du mollet. Il s’agit exclusivement de réalisations faites sur mesure. Ces bottes montent au plus haut, y compris sur la cuisse à laquelle elle est ajustée. Ces bottes sont particulièrement difficiles à ôter et tout autant à enfiler. Il fallait l’intervention d’un valet pour y parvenir.

Le talon d’Achille de la modernité

Chopines vénitiennes, XVIè siècle

La période moderne connaît une élévation de l’esprit ? C’est sans compter avec celle des talons.
Les femmes et les hommes font placer des semelles sous leurs chaussures. Au départ pour se protéger du froid, de l’eau ou de la boue. L’accumulation des patins peut porter la hauteur de la chaussure d’une femme à plus de trente centimètres. Cette mode est héritée de la chopine vénitienne. Une chaussure portée si haut que deux personnes n’était pas de trop pour permettre à la dame de tenir debout et de marcher avec ses chopines aux pieds.

La broderie de chaussure

La chaussure en tissus de soie damassé (1690-1700)

Sous Louis XIV et ensuite au Siècle des Lumières, la chaussure à talon est ornée de la même façon que l’habit. Les damas, inspirés de l’Orient, arrivent de Venise ou de Gênes. Ce sont les étoffes de prédilection pour ces chaussures haut de gamme. Ainsi, la soie, les broderies de fil d’or ou d’argent comme les brocarts, se partagent un usage de pied en cape.

Pendant la Révolution, ces chaussures de luxe représentaient un marqueur social propre à la haute noblesse. Aussi, elle usa de plus de discrétion dans l’ornement des pieds. Après la Terreur, les Bals des victimes ont permis aux escarpins de reprendre un peu de leur superbe.

La chaussure romantique

Bottines à tire-bouton, 1883

A la suite des campagnes napoléoniennes, la botte reste indétrônable. En effet, c’est un attribut militaire qui donne du prestige. Cependant, elle est plus fine dans ses proportions.

Pour les femmes, la bottine se ferme avec des lacets puis dans la seconde moitié du XIXè siècle, à l’aide d’un tire-bouton. Depuis de nombreux siècles, et jusqu’à la fin du XIXè, les semelles ne distinguent pas le pied gauche du pied droit. A l’usage, c’est la chaussure qui se fait au pied et non l’inverse, en tout cas sur ce point précis. Même si, en 1822, l’industrie américaine invente les premières chaussures qui distinguent le pied droit du gauche, sa généralisation prendra encore quelques temps.

Les escarpins sont toujours prisés et sont plus simplement ornés de rubans. Lors des bals, les femmes portent des chaussures légères qui découvrent le dessus du pied. Quant aux hommes, la chaussure vernie est de mise.

L’industrialisation qui a marqué cette période a produit des chaussures de toutes sortes. François Pinet sera un des grands acteurs de la fabrication en série de chaussures pour femmes. En 1879, il dépose un brevet de semelle imperméable en papier enduit de goudron. Il met un point d’honneur à rendre confortable la chaussure pour femme. Notamment en remettant au goût du jour le talon bobine dont le bas est évasé. Celui-ci rend la marche plus stable et prévient de nombreuses douleurs.

La chaussure nous rend parfois un peu bête

Doc Martens

Aujourd’hui, certains d’entre nous savent que telles ou telles chaussures nous font mal au pied. Mais nous les portons quand même en pensant que parfois c’est nécessaire. Alors qu’on on est plus confortablement chaussés en baskets. D’autres encore vont à la plage en Doc Martens. Alors que rien ne les y oblige tout en sachant que ce n’est pas la chaussure la plus facile à mettre ni à enlever quand il fait chaud.

Pour aller plus loin avec de bonnes chaussures

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L’histoire de la cheminée

Le feu de la cheminée, ce petit théâtre où les flammes gesticulent comme des acteurs affairés.

Jules Renard.

Nous retrouvons ici la suite de notre histoire du foyer

La cheminée à large ouverture

la cheminée grandeSouvent, l’architecture nobiliaire est source de modèle pour les architectures plus populaires. A partir du XVIIè siècle, la maison paysanne voit elle aussi ses élévations de façade prendre de la hauteur. La cheminée ne se situe que très exceptionnellement sur le mur gouttereau.

Dans la majorité des cas, la cheminée du XVIIè siècle de la maison paysanne et du petit manoir, suit un schéma assez constant : une ouverture assez grande en largeur et en hauteur et une hotte saillante. Le rayonnement du feu reste la question centrale car c’est un chauffage par radiation et non par convection. Il s’agit majoritairement d’une cheminée à faux-manteau, elle est adossée ou très peu incorporée dans le mur, les angles abattus en chanfrein.

Cheminée à faux-manteau

la cheminée à faux-manteauLa cheminée à faux-manteau avec la hotte en saillie est un modèle extrêmement courant de l’architecture rurale en pays gallo. Certaines cheminées ont été détruites à la suite de la désaffectation des logis pour éviter de payer l’impôt sur les ouvertures. Les empreintes laissées par ces cheminées donnent l’impression que l’âtre se trouvait dans la pièce. Et la forme de ces cheminées a une conséquence majeure. Car la hotte en saillie et le conduit qui le surplombent forment un levier très fort sur la maçonnerie du mur. Cette force doit être contrebalancée par une maçonnerie de mur pignon très épaisse qui appuie sur les corbelets. Qu’ils soient de pierre ou de bois, les corbelets portent à eux seuls la hotte et sont aussi de forte section. Il est courant de voir les queues de ces pierres ou de ces pièces de bois dépasser à l’extérieur de la maçonnerie. Ce volume en saillie à l’extérieur n’est pas là pour aider au contre-balancement. On y voit plutôt le signe de la notoriété de la maison : ici la cheminée est grande, belle et puissante, comme son maître.

La cheminée en pierre de schiste

La cheminée avec corbelets de schiste posé en délit
Corbelet de schiste monolithe posé en délit

La cheminée avec corbelets de schiste à ressauts
Corbelet de schiste à trois ressauts

Pour bien comprendre la fragilité et la complexité du faux-manteau, penchons-nous sur les cas où la pierre de construction est fragile, friable et délicate comme un mille feuilles. En pays de Redon où la pierre est surtout le schiste ardoisier, le maçon a choisi parfois de poser les corbelets en délit. Dans ce cas, il est toujours monolithe. Si la pierre est posée à plat dans le sens des feuilles de schiste, le corbelet est alors formé d’un encorbellement de plusieurs pierres de deux ou trois ressauts.

Ceinture et bretelles

linteau de schiste en délit
Linteau et corbelets de schiste posés en délit. Ici, les corbelets sont particulièrement travaillés pour donner une impression de noblesse au lieu.

Un linteau de schiste ardoisier posé dans le sens de la feuille finirait toujours par se rompre, c’est pourquoi il est toujours posé en délit. Malgré cette précaution, certains maçons ont utilisé le système de la clé de coffre. Il s’agit, à mi-hauteur du coffre, de poser des corbelets et un linteau complètement intégrés à la maçonnerie et reprenant à eux seuls les derniers mètres du conduit.

 

 

 

 

 

Clé de coffre de conduit de cheminée
Structure de maçonnerie utilisée comme une clé pour prévenir les ruptures de linteau en schiste

Les contraintes sur le linteau sont limitées car il ne soutient qu’une partie de la maçonnerie le surplombant. S’il vient à se briser, la partie haute du coffre et la souche restent en place, évitant le péril de la jonction maçonnerie-charpente. Le départ de la hotte peut alors être reconstruit.

La cheminée rentre dans le mur

Cheminée château de PauAu XVIIè siècle, les cheminées en pays gallo portent encore très largement les empreintes de l’époque médiévale. Formant un faux-manteau ou à piédroits, les éléments de la cheminée sont souvent d’aspect et de style gothiques. Les ressauts, les superpositions de corniches, les moulures rappellent les valeurs dont on a du mal à s’aliéner. Pendant le Grand Siècle, c’est toujours un élément d’ostentation tel que le rappelle Pierre Le Meut en 1623 :

[…] comme il a esté dit : et s’il est possible, il faut faire que la cheminée soit veuë de front par celuy qui entrera dans la salle.

Cet auteur nous révèle que la tendance de l’époque dans les logis de qualité est bien celle de l’intégration des conduits dans l’épaisseur des murs :

les cheminées des salles auront dans œuvre six à sept pieds entre les deux jambages ; et sera bon de prendre le tuyau d’icelles dans l’épaisseur du mur, s’il elle est tout vostre.

Il s’agit ici d’une construction de ville, on l’aura compris, mais le conduit peut enfin s’effacer pour laisser le décor être porté par les autres éléments de la cheminée.

Un style plus moderne

Cheminée Louis 13Le nouveau style arrivé avec Louis XIII marque une avancée dans la prise en charge des éléments structurels. La cheminée à faux-manteau est remplacée par une cheminée à piédroits. Visuellement la hotte commence à suivre les axes du mur porteur, les obliques sont abandonnées. Le style Louis XIV accentue la prise en charge de l’ouverture de la cheminée comme un élément unique, les piédroits et le linteau font corps dans une modénature traitée en continuité. La hotte est en complet retrait, c’est à présent un trumeau pouvant recevoir un décor.

Et la cheminée disparaît

Poêle à boisAux siècles suivants, le trumeau et l’âtre reculent ensemble et poursuivent cette intégration dans l’épaisseur du mur. Les dimensions du foyer se réduisent. La cheminée de style Empire a réussi à faire disparaître totalement le trumeau. Elle se réduit à l’ouverture de son foyer soulignée par un décor principalement porté par un devant de cheminée de marbre ou de bois.
Cette cheminée, à la structure totalement masquée, est typique de l’architecture urbaine où sa taille réduite au maximum permet d’apporter de la chaleur. Ce modèle va perdurer jusqu’à l’arrivée du chauffage central. En milieu rural, la cuisinière du XXè siècle installée dans l’ouverture de la grande cheminée ou le poêle placé en avant dans la pièce principale, fonctionne encore bien après-guerre. Mais là aussi, l’arrivée du chauffage central poussera la source de chaleur au dehors des pièces d’habitation. La chaudière va se trouver relayer à la place où se rassemblent les lots techniques, dans la chaufferie, le garage, le bas-côté, etc. Les pièces d’habitation servent enfin à vivre sans le danger d’un foyer au centre de l’espace, l’encombrement du poêle, la mauvaise chaleur de la cheminée.

Bien que changeante, l’évolution de la place du foyer se situe sur un graphique dont l’abscisse est la puissance du rayonnement et l’ordonnée, le moyen de rendre le moins visible possible le moyen de se chauffer, sorte de voie royale vers le confort moderne.

L’arrivée du poêle de masse et sa difficulté à se faire accepter est intéressante du point de vue du schéma décrit plus haut. Il est une continuité du poêle à bois combiné à une économie de combustible. Le pendant difficile à assumer est un bloc de un à deux mètres cubes occupant le centre de la pièce. Comme un retour aux origines, ce mode de chauffage reprend sa place au centre de la vie de la maison.

Cette place est difficile à reconquérir pour le poêle de masse dans le choix qu’il représente ; la famille devant céder une place dans cet espace dans lequel on a mis des millénaires à organiser son extériorisation.

Pour mieux regarder une cheminéecheminée

Glossaire

  • Mur gouttereau : mur se plaçant sous les gouttières ; il relie les murs pignon.

    vieux livres

  • Contre-cœur : mur de fond du foyer d’une cheminée où se place souvent une plaque de fonte
  • Piédroit : partie verticale supportant le linteau ou l’arc d’une ouverture pratiquée dans un mur (porte, baie, cheminée), appelé aussi jambage.
  • Manteau de cheminée : ensemble de construction formé par les piédroits, le linteau, ou l’arc, et la hotte de la cheminée.
  • Cheminée à faux-manteau : ensemble de construction de cheminée sans piédroit dont le linteau ou l’arc est porté par des corbelets.
  • Chanfrein : moulure plate obtenue par l’abattement de l’angle, synonyme de biseau.
  • Engagement : l’engagement de la cheminée est la partie du foyer prise dans la maçonnerie du mur de fond.
  • Mur de refend : mur de soutènement séparant deux espaces de construction. Ne pas confondre avec une cloison qui n’est pas un élément porteur.
  • Corbelet : petit corbeau, en saillie du mur pour soutenir une autre pièce.
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L’histoire du foyer

Cheminée engagée

Avant d’être le fils du bois, le feu est le fils de l’homme. Gaston Bachelard nous livre sa pensée sur l’histoire du foyer.

L’histoire du foyer des origines

L'histoire du foyer préhistoireNous sommes en période de glaciation, 400 000 ans av. J.C. Les glaciers frôlent à peine le nord de la France. A Menez Dregan , les enfants trient les brindilles puis les branches plus épaisses. Si le feu vient à s’éteindre, il faudra le raviver, au pire le rallumer. Les flammes s’élèvent, le feu est au cœur de l’esprit des hommes qu’il protège, nourrit, réchauffe et éclaire. Des pierres sont disposées en cercle, le foyer est au centre de cet abri.

Au même moment, à presque 1 500 km de là, des enfants, des femmes et des hommes sont eux aussi près des flammes. Un foyer protégé par un muret de pierres prend place sur le sol d’une hutte, non loin du passage qui sert aussi à l’évacuation des fumées.
Les maisons néolithiques du Proche-Orient disposent d’un foyer situé en leur centre. A Tremblay-en-France en Seine-Saint-Denis, les fouilles d’un fond de cabane du haut Moyen-Âge situe le foyer sur le côté car les poteaux prennent place sur l’axe central.

Le foyer qui enfume

L'histoire du Foyer Moyen-ÂgeL’histoire du foyer au XIème siècle nous amène sur le site de Lann Gouh à Melrand dans le Morbihan et également trois siècles plus tard au hameau déserté de Gouënidou à Berrien dans le Finistère. Ici, les habitations sont faites de murs de pierres de faible hauteur et couverts par un toit à longs pans. Le foyer est au centre, la fumée s’échappe par les portes ouvertes en permanence. On y vit probablement très peu debout, ce qui évite de respirer les fumées. Les adultes s’affairent au tri des graines, à la cuisine, au tressage, les petits enfants respirent l’air moins enfumé près du sol. Ce modèle de maison aux murs bas et à la couverture végétale sur longs pans existe depuis plusieurs millénaires en Europe et va perdurer encore quelques siècles.
Placer ainsi le foyer au centre de l’habitat nous semble être une évidence de confort. Pourtant l’homme cherche par tous les moyens à décentrer puis à sortir le foyer…de son foyer.

L’histoire du foyer des logis de qualité

Cheminée château Moyen-ÂgeTout près de la maison rurale et paysanne, émerge une tour de pierre, un château, un manoir. Les murs de pierres s’élèvent au minimum sur toute la hauteur du premier niveau, les baies se ferment par des huisseries. Les niveaux suivants peuvent être en pierres ou en pan-de-bois.
L’histoire du foyer connait ici un nouvel épisode car il voit son emplacement se déplacer du centre vers le mur gouttereau pour assurer le rayonnement le plus large possible de la pièce. En Bretagne, plusieurs manoirs parmi les plus anciens (XIVè et tout début du XVè siècle) montrent cette disposition. A la Grande Mettrie du Han à Roz-Landrieux en Ille-et-Vilaine, la souche émerge au haut du mur de la façade arrière, tel un prolongement de la hotte, et s’élève pour trouver son tirage au-delà de la faîtière.
Comme il est encore délicat d’intégrer un conduit de fumée dans une maçonnerie qu’il faudrait prévoir très épaisse, on lui préfère un départ par une hotte très en saillie. Dans les salles basses sous charpente, la hotte est pyramidale pour rejoindre la section du départ de la souche. Pour un rayonnement maximum, la cheminée est très peu engagée voire pas engagée du tout. Le contre-cœur, c’est-à-dire le fond de la cheminée, est assuré par la maçonnerie même du mur, il n’y a pas de piédroit. Si engagement il y a, il est extrêmement faible, souvent moins de vingt centimètres et ses angles sont abattus en chanfrein. La hotte forme un large surplomb. L’absence de piédroit décrit donc de que l’on nomme une cheminée à faux-manteau.
Le plafonnement des salles sous charpente a parfois produit le déplacement de la cheminée depuis le mur gouttereau vers le mur pignon comme au manoir des Maisons Neuves à Saint-Malon-sur-Mel en Ille-et-Vilaine.

Le conduit comme difficulté majeure

Village médiévalSimultanément, il existe des cheminées sur mur pignon ou mur de refend. Le mur de refend est défini par un mur porteur qui sépare une pièce d’une autre. Comme le précise Jean-Jacques Rioult, dans l’ouvrage Le manoir en Bretagne, 1380-1600 , l’intégration complète du conduit de cheminée peut conduire à des réalisations spectaculaires. Les deux cas des manoirs de Kerat à Arradon dans la Morbihan et du Val aux Houx à Guégon, également dans le Morbihan, où le mur abrite à la fois une cheminée incorporée et un escalier. Cela amène à la réflexion suivante : est-ce la largeur nécessaire au passage du conduit qui a donné l’idée d’y associer un escalier ? Au vu de l’évolution générale que connaît l’histoire du foyer, il est probant d’imaginer que c’est l’opportunité de l’emplacement de l’escalier, qui a pu conduire le maître d’œuvre à y placer une cheminée incorporée. D’autres cas de cheminées incorporées de cette période sont dus à l’existence d’une cheminée d’étage avec surplomb. Les cheminées incorporées possèdent des angles profonds cassés au maximum par des chanfreins très larges de plusieurs dizaines de centimètres. La cheminée incorporée n’est techniquement possible à cette époque que dans un massif très puissant de maçonnerie. Certaines cheminées de la fin du Moyen-Âge montrent des exemples d’incorporation exemplaire comme au donjon du château de Tarascon en Ariège, au palais de justice de Poitiers dans la Vienne ou plus tard au château de Chambord dans le Loir-et-Cher. Précoce, il s’agit ici d’une architecture princière ou religieuse, qui, en tout état de cause restent des témoignages d’une architecture exceptionnelle et monumentale. Aux derniers siècles du Moyen-Âge, on distingue une hotte à la française complètement hors du mur et une cheminée à l’italienne plus intégrée.

Adossée, incorporée, engagée, un large choix

 

L'histoire du foyer baugeLa première moitié du XVème siècle peut être vue comme une période charnière. Les constructions où les foyers ne sont plus placés au centre des espaces de vie se répartissent pour suivre plusieurs options : placés sur mur gouttereau, sur mur pignon ou de refend. Parfois incorporée, engagée, ou parfaitement adossée, la cheminée peut être à faux manteau ou avec piédroits. Les expériences d’intégration totale des foyers dans l’épaisseur des maçonneries sont exceptionnelles, d’une part parce qu’elles s’expriment dans une architecture d’une qualité rare et très dispendieuse, d’autre part parce que ce choix de cheminée incorporée se conjugue avec une distribution peu courante qui place les cheminées l’une au-dessus de l’autre.

A consulter au coin du feu

 

 

Glossaire

  • Mur gouttereau : mur se plaçant sous les gouttières ; il relie les murs pignon.
  • Contre-cœur : mur de fond du foyer d’une cheminée où se place souvent une plaque de fonte
  • Piédroit : partie verticale supportant le linteau ou l’arc d’une ouverture pratiquée dans un mur (porte, baie, cheminée), appelé aussi jambage.
  • Manteau de cheminée : ensemble de construction formé par les piédroits, le linteau, ou l’arc, et la hotte de la cheminée.
  • Cheminée à faux-manteau : ensemble de construction de cheminée sans piédroit dont le linteau ou l’arc est porté par des corbelets.
  • Chanfrein : moulure plate obtenue par l’abattement de l’angle, synonyme de biseau.
  • Engagement : l’engagement de la cheminée est la partie du foyer prise dans la maçonnerie du mur de fond.
  • Mur de refend : mur de soutènement séparant deux espaces de construction. Ne pas confondre avec une cloison qui n’est pas un élément porteur.
  • Corbelet : petit corbeau, en saillie du mur pour soutenir une autre pièce.
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Elisabeth, la femme peintre dans la Lumière

E.Vigee-Lebrun

Comme ça, à la volée, si je vous demandais de citer une artiste peintre du Siècle des Lumières, quelle est la femme peintre que vous pourriez nommer, et combien pourriez-vous en citer ?

L’Académie commande

L’Académie Royale de peinture et de sculpture décide presque tout en matière de peintures. Et pendant longtemps, elle décide aussi que la femme peintre ne peut y entrer. Quand, en 1783, les portes s’ouvrent enfin pour deux d’entre elles, l’Académie entend lui refuser de travailler la peinture d’histoire et les séances avec des modèles vivants. Pour résumer, la femme peintre est tolérée à condition qu’elle accepte que son travail soit organisé et encadré suivant des principes bien établis et plus restreints que pour les hommes. Les sujets, les conditions de travail et les lieux d’exposition sont un chemin d’embûches pour la peintre femme.

Les interdictions faites à la femme peintre

Bouquet de fleur par la femme peintre Anne Vallayer-Coster
Bouquet de fleurs dans un verre d’eau – Anne Vallayer-Coster

Les nus sont donc un sujet auquel le femme peintre n’a pas le droit de toucher. On lui préfère la représentation des fleurs. Pour l’Académie, les fleurs sont dans danger, il ne s’agit pas d’une peinture d’histoire où la question politique ne saurait être peinte par une femme. Il ne s’agit pas non plus de représentation humaine car on refuse aux femmes de travailler d’après des modèles vivants. Donc les fleurs c’est bien.
Charles Landon, artiste peintre de la seconde moitié du XVIIIè sicèle, a écrit :

« l’étude des fleurs et des plantes en général, ainsi que l’art d’en retracer les formes et les nuances, [qui] conviennent, sous tous les rapports, à un sexe délicat, modeste et paisible ».
Il parle des femmes, bien évidemment.

Académie de Saint-Luc

Simon Vouet
Simon Vouet – Autoportrait

Un grand nombre de femmes peintres sont inscrites à l’académie de Saint-Luc. Cette académie avait été remise en état de fonctionnement par Simon Vouet. Elle avait un fonctionnement semblable aux confréries dont le but était de dispenser des cours aux jeunes artistes par des peintres et des sculpteurs confirmés et reconnus. La confrérie organisait également des salons et des concours. Elle faisait appliquer une règlementation sur la pratique artistique, notamment l’interdiction qui était faite aux artisans de copier les œuvres anciennes sans autorisation de la confrérie. Ceci afin de bien faire la différence entre les vrais artistes et les amateurs. Au XVIIIème siècle, la reconnaissance de l’artiste ne se fait pas seulement sur la base du talent mais tout autant sur celle de la reconnaissance par les pairs. C’est fut un très grand obstacle pour la reconnaissance de la femme peintre.

Le portrait par une femme

la femme peintre Marguerite Gérard
Marguerite-Gerard-Portrait-homme-avec-un-grand-livre

Pendant le dernier quart du Siècle des Lumières, plusieurs femmes vont tout de même s’adonner aux portraits et vont même parvenir à une certaine notoriété. La reconnaissance de l’Académie ne sera pas acquise pour autant avant 1783. Ce coup de pouce est dû à la disparition en 1777 de la corporation des peintres, la confrérie de Saint-Luc, et qui obligera les femmes inscrites dans cette corporation à trouver d’autres moyens de se faire connaitre, de travailler et de gagner leur vie.

Élisabeth Vigée Le Brun, la femme peintre

Elisabeth Vigée-LE Brun
Elisabeth Vigée LE Brun Autoportrait à 16 ans

En 1755, à sa naissance, la petite Elisabeth est confiée à une nourrice pendant six années. Au XVIIIè siècle, cette pratique de confier le nouveau-né à une nourrice était extrêmement répandu. Une habitude que l’on trouvait aussi bien dans les classes aisées que dans les classes populaires les plus pauvres. Ce ne fut pas sans dégâts sanitaires et humains comme nous avons pu l’écrire dans notre article sur l’enfance en lumière.
Au bout de six années en nourrice, l’enfant est confiée à un couvent pour y être instruite et éduquée. Pendant cinq années, dans ce couvent, elle va exprimer un talent pour le dessin qui sera remarqué par son père voyant là une future grande artiste.
Elle aime dessiner des portraits et bien qu’adolescente, elle donne à cet art une vision très apaisée et très mature. Les expressions des visages sont très humaines. L’analogie avec la photographie des premières décennies est frappante par sa capacité à saisir les regards et à capter les sentiments du modèle.
Jeune au décès de son père qui fut son premier professeur, elle a la chance de poursuivre sa formation avec des peintres célèbres qui lui permettront également d’aller dans les collections privées pour travailler la copie. Ses archives personnelles redent compte d’un grand nombre de portraits quelle réalise alors qu’elle n‘a que 17 ans. Le rythme des commandes est soutenu avec une moyenne d’un tableau toutes les deux semaines.

Un sommet et une pente vertigineuse

LA femme peintre Elisabeth Vigée-LE Brun
Elisabeth Vigée Le Brun – autoportrait à 27 ans

Au moment de son mariage avec un marchand d’art, elle a 20 ans. Deux années plus tard, elle se fait remarquer par la reine Marie-Antoinette et devient sa peintre officielle. Elles ont le même âge. C’est en grande partie grâce à la reine qu’elle sera enfin admise à l’Académie de peinture. Elisabeth Vigée Le Brun se fiche des barrières qui lui sont imposées dans cette académie. Elle présente sa peinture de réception « La Paix ramenant l’Abondance » par une peinture d’histoire où prend place un nu, enfin un sein nu ! Deux des interdictions que l’Académie avait formulées à l’encontre des femmes peintres.
Les années 1780 sont pour elle un triomphe, elle vend ses portraits à la haute société, souvent très cher et sa réputation est excellente dans les salons et les milieux aisés. Cette image de puissance lui renvoie l’idée qu’il s’agit d’une période où la femme par son triomphe, règne enfin. Triomphe qui sera sapé par la Révolution, dit-elle.

L’égalité pour la femme peintre, enfin ?

La femme peintre Elisabeth Vigée-LE Brun
Elisabeth Vigée Le Brun Autoportrait en 1808

Nous savons malheureusement que les salons littéraires tenus par des femmes et la présence de deux ou trois femmes peintres à l’Académie ne sont pas suffisants pour considérer que l’égalité des sexes est acquise à une société. Encore moins qu’il s’agit du règne des femmes. Cette femme, Elisabeth Vigée Le Brun, se sentait libre et forte car son expérience de la vie lui faisait sans cesse la démonstration que son talent pouvait servir sa cause et lui donner le sentiment d’être libre et indépendante. C’était compter sans l’entregent dont toutes les femmes étaient tenues d’user et d’abuser. La capacité à se faire valoir dans une société où ce sont les hommes qui décident n’est par égalitaire par principe. Quid de celles qui n’ont pas de talent, quid de celles qui n’ont pas de relation.
A la Révolution, Elisabeth Vigée Le Brun s’enfuie avec sa fille. Son exil passe par Rome puis Vienne et la Russie. Sa renommée lui permet d’être accueillie en tant qu’artiste. Les demandes de portraits sont présentes partout où elle s’arrête, ce qui lui permet de subvenir à ses besoins.
Retirée de la liste des Emigrés en 1800, Elisabeth peut enfin rentrer en France dès 1802.
Elle s’éteint le 30 mars 1842, elle a presque 87 ans.

Pour réfléchir tout en peignant

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La cuisine sucrée

pain aux raisins

La cuisine sucrée et le goût sucré arrivent souvent comme une récompense. Tel le dessert après un plat trop banal ou au contraire comme le couronnement d’un repas de fête. Voyons ce qu’il en est.

Du pain ancien

blé la cuisine sucréeOn considère que le pain apparaît en Europe au cours du Vè millénaire à la faveur de la néolithisation venue du Croissant fertile. Au IVè millénaire, vers 3550 av. J.-C., à Douanne, en Suisse, dans les vestiges d’une maison d’un village néolithique, un pain est resté attendre. Il n’a pas été mangé, ni même rompu. Il est entier, rond comme une miche parce qu’il a poussé grâce au levain.
Un peu plus tard, de 300 ou 400 ans, toujours en Suisse, le site de Montilier (Suisse), a livré du pain de plusieurs sortes ainsi que des pâtisseries. L’une d’elles, en forme de tartelette, était disposée sur une écorce de chêne qui a servi de plaque de cuisson. C’est grâce à l’étude dendrochronologie de cette écorce que la tartelette a pu être datée, 3178 à 3118 av. J.-C.
Ces pâtisseries étaient composées de farine fine, de miel, de blancs d’œufs. Elles étaient préparées et disposées dans des moules dont certains disposaient d’arêtes très fines et ciselées.
Au second siècle av. J.-C., la période celtique a livré des pâtisseries rondes comportant un trou en leur centre. Les offrandes faites avec des pains en forme d’anneau remontent au moins à l’époque sumérienne. Ces types de préparations sucrées destinés aux offrandes sont attestés tout au long de l’histoire. Le symbolisme attaché à un pain enrichi perdure encore de nos jours.

La cuisine sucrée des Dieux

Amphore antiquePendant l’Antiquité, à Rome, il existe un nombre très important de gâteaux sacrificiels. Chacun porte un nom précis, ce qui détermine que la forme, la recette et l’usage qui en sont faits relèvent de pratiques parfaitement codifiées. La préparation des gâteaux et des ingrédients fait partie intégrante du rite et s’effectue sur le site sacré par un auxiliaire de culte dans une pièce à part, sorte de sacristie du culte par le gâteau sacré.
Par exemple, les gâteaux à la farine de fromage étaient très courants. La farine de fromage est obtenue à partie d’un fromage très dur et très sec qui peut être broyée. Les céréales sont presque toujours de l’épeautre. L’ingrédient sacrificiel du gâteau sacré est constitué par une partie de l’animal qui a été sacrifié, la graisse, le foie, ou aussi un morceau de viande recouvert d’une pâte et passé à la broche.
Dans la cuisine sucrée, on utilise le terme gâteau car il s’agit d’une préparation de pain amélioré. Ce qui détermine un gâteau, c’est la forme multiple et élaborée, la grosseur du pain et les ingrédients savoureux et enrichissants qui sont adjoints à la préparation ou en garniture. Par exemple, les gâteaux peuvent être recouverts de graines sur le dessus mais aussi tout le dessous. Certains textes décrivent des gâteaux sur lesquels on fait couler un liquide comme le vin qui le rend spongieux et s’apparente à une libation.
Les formes des gâteaux sacrificiels sont souvent circulaires, mais il en existe aussi en forme de lacet, de tresse, de torsade.

Le goût du sucre de banquet

fruits secs pour la cuisine sucréeLe sucre n’est pas un ingrédient très courant dans la cuisine du Moyen-Âge. Comme nous avons pu l’écrire dans un article sur la confiserie au Siècle des Lumières, le sucre est une denrée rare et son commerce est une affaire d’apothicaires. Par contre, le goût sucré est lui, très représenté dans la cuisine depuis de nombreux siècles. L’usage du miel dans la cuisine sucrée est très courant, celui du sucre un peu mois, on l’a vu, mais l’un et l’autre sont réservés à une certaine élite, d’une part, et/ou à certaines occasions d’autre part. Un peu comme il est d’usage à notre époque moderne de manger des gâteaux et des pâtisseries pour des occasions de fêtes ou de cérémonies.
Le goût sucré peut être apporté par des fruits séchés qui par la dessiccation concentre le sucre et peut apporter à une préparation la douceur espérée. Il est à noter le lien entre les mots doux et sucré. Pendant l’Antiquité, le mot sucré n’existait pas, on parlait alors de « rendre doux ». Il est incontestable que le produit sucrant le plus en usage pendant plusieurs siècles en Occident reste le miel. Par-delà le côté sucrant, sa couleur, sa production, ses parfums, tout concourt à donner à ce produit un aspect divin. Dans les religions d’Orient, le miel peut être un fleuve du paradis ou être associé à la terre promise. La première mention connue du pain d’épices est rapportée par Alain Rey dans un ouvrage en 1372. Compte-tenu de la présence de miel dans des pains dès la période Néolithique et de l’importance des épices dans la cuisine, on peut croire aisément qu’une préparation de farine avec du miel et des épices ait vu le jour bien avant d’être mentionnée dans un ouvrage. Comme très souvent, une mention écrite survient comme une attestation par un auteur d’un élément que les usages et la tradition orale font vivre depuis des temps immémoriaux. On ne peut faire naître sur le papier une pratique qui n’a aucune existence dans les usages les plus courants.

La cuisine sucrée de banquet : 130 plats

Assiettes de banquetVers la fin du Moyen-Âge, le sucre fait une apparition plus retenue dans la cuisine sucrée d’Occident que dans celle de l’Orient. Et elle n’est présente que dans la cuisine de l’élite de plus haut rang. Ainsi, les confiseries, les pâtisseries et les vins doux sont des éléments indiscutablement présents dans les banquets et en très importantes quantités. Ces plats sont le raffinement suprême. L’intérêt du sucre sur le miel est le côté façonnable, le sucre peut être est utilisé à dessein suivant qu’il est traité comme un sirop, un caramel, une poudre ou une plaque cristallisée.
On fabrique ainsi des pâtisseries avec les emblèmes de la famille, des représentations symboliques du pouvoir ou de scènes de combat entre le seigneur et les forces du mal. On reproduit aussi des gâteaux sucrés représentant des animaux, des fleurs, des châteaux, des arcs de triomphe. On fait un peu dans la démesure. Au XVè siècle, un mariage à la cour de Naples se compose d’un banquet avec 130 plats. Beaucoup comportent du sucre ou du miel.
La présence du goût sucré dans les plats connaît une intense diversité. Par sa combinaison avec des vinaigres, des herbes et des épices, la douceur d’un plat à un autre n’est jamais la même expérience. Les papilles sont sollicitées chacune à leur tour, et le passage d’un plat à l’autre renforce la multiplicité des saveurs. L’aigre-doux règne en maître.
Voici un plat servi « à la desserte » vers 1380 :

L’hypocras et le métier (gaufre très fine à base de farine, de vin blanc, d’eau et de sucre) constituent l’issue avec deux quartes de vin de grenache, deux cents oublies et les supplications. On compte, par écuelle, huit oublies, quatre supplications et quatre étriers.
En dernier service, du vin et des épices en guise de boute hors. Puis on se lave les mains, on rend les grâces et l’on va dans la salle de parement. C’est le tour des serviteurs de dîner. Peu après, on apporte le vin et les épices, puis les invités prennent congé.

Pour aller plus loin en mangeant du painpain aux raisins la cuisine sucrée

• Douanne : Habitat néolithique littoral
• Max Währen, Pain, pâtisserie et religion en Europe Pré- et Protohistorique
• Mohamed Ouerfelli , Le banquet en France et en Italie à la fin du Moyen Âge : entre convivialité et propagande

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La fraise de Monsieur Frézier

De façon très littérale, on peut dire de Monsieur Frézier qu’il a ramené sa fraise.

La fraise des bois

La fraise des boisLe fruit, tel que nous le connaissons, bien rouge et bien charnu, n’a pas toujours été ainsi.
Au départ, dans nos contrées, la fraise est surtout celle des bois. Ce qui est paradoxal puisque de nos jours nous cultivons nos fraises en plein soleil ou sous serres pour profiter de la chaleur. Aujourd’hui, on peut cultiver certaines fraises toute l’année, ceci grâce à des cultivars hybrides dits insensibles à la photopériode. C’est-à-dire que les temps de nuit et de jour n’ont aucune incidence sur son rythme biologique de floraison. Ce plant donne sa première fleur deux semaines après être planté. Et il donnera des fleurs sans cesse pendant les douze mois de l’année. Son fruit se développe de façon optimale entre 14 et 18° de jour comme de nuit.

Un médicament

la fraise antiqueMais revenons à la fraise des bois. Pendant l’Antiquité, les Romains l’utilisaient pour son parfum. Le nom scientifique de la fraise Fraga qui vient du latin fragro se traduit par sentir bon. Le mot fragrance possède la même origine. Le Romains l’utilisent surtout pour parfumer les produits cosmétiques aux vertus adoucissantes pour la peau.
Pendant le Moyen-Âge, la fraise des bois est cultivée et récoltée pour son usage médicinal. Toutes les parties de la plante sont répertoriées comme telles. Les décoctions de racines et de feuilles, par exemple, étaient employées pour les maladies du foie, la dysenterie, les inflammations de la bouche et plusieurs autres indications thérapeutiques. Karl von Linné, naturaliste du Siècle des Lumières, fait état de sa guérison de la goutte grâce au fraisier. On reconnait actuellement à la fraise une teneur en souffre bénéfique pour les problèmes hépato-biliaires.

De la fraise au Frézier …

Voyage de Frézier…Il y a plus qu’un pas, il y a un océan.
Jacques Cartier, à la fin du XVIè siècle, rapporte des terres d’Amérique du Nord, des plants de fraises. Ils sont intéressants car résistants au froid, à la chaleur, à la sécheresse et ils se cultivent dans des sols de différentes natures. Bref, ce fraisier de Virginie est totalement adaptable. Les fruits sont particulièrement parfumés. En Eutrope, sa culture est surtout adoptée en Angleterre.
Quelques décennies, plus trad, en 1715, un français, officier de marine, rapporte du Chili cinq plants de fraises dont les fruits sont particulièrement gros, les blanches du Chili. Malheureusement, il leur manquait le plan femelle. Vers 1740, des plants de blanches du Chili croisent spontanément avec des fraisiers de Virginie poussant à côté d’eux. Le miracle se produit, une espèce hybride voit le jour. Et ce croisement possède des propriétés inespérées. Les fruits sont gros comme les blanches du Chili, savoureux comme les fraises de Virginie et cerise ananas sur le gâteau … de fraises, leur parfum rappelle celui de l’ananas. Elle est baptisée « Fragaria ×ananassa Duch ».
Ce mariage aura une descendance incroyable puisqu’elle est à l’origine de la plupart des cultivars de nos jardins et de la culture de fraises de nos territoires.

François-Amédée Frézier

La fraise blanche du ChiliFrezier porte donc bien son nom, quelle aubaine il a eu avec un nom si prédestiné.
Pour tout dire, c’est la seconde fois que son nom est rattaché à celui de la fraise. En effet, Frézier est une déformation du nom fraisier. Au Xè siècle, un de ses ancêtres sert un plat de fraises des bois au roi Charles le Simple. On ne sait pourquoi mais ce plat lui vaut d’être anobli par le roi qui lui donne le nom de Fraise. Sept siècles plus tard, notre Frézier national est rattrapé par la fraise au gré de sa carrière militaire, de ses voyages en Amériques, de son goût pour la botanique et de bien d’autres aspects de sa vie qui nous échappent sûrement.
Dans les années 40, François-Amédée Frézier est employé à la direction des travaux du port de Brest. C’est probablement à ce moment que la fraise arrive au bout de notre péninsule armoricaine.

Lampe Frezier
Lampe à poser Amédée-François Frézier

Dans notre atelier de luminaires, nous avons rendu un hommage à cet homme, breton d’adoption. Nous lui avons dédié une lampe à poser imaginée dans un égouttoir à fraises. L’aubaine de trouver par deux fois cet ustensile, assez rare, en tôle émaillée, fut inspirante. Avec une mise en œuvre très simple et très efficace.

La fraise du Finistère

la fraise comme un cadeauPlougastel-Daoulas est l’emblème incontestable de la fraise en Bretagne. La culture de la blanche du Chili a vite cédé la place au « Fraisier Ananas » puis encore à d’autres espèces au gré des modes et de la demande. La culture d’espèces diverses permet d’étaler les récoltes et de fournir le marché sur une plus longue période. Au XIXè siècle, les bateaux au départ de la rade de Brest acheminent le fameux fruit rouge jusqu’en Angleterre. Le chemin de fer arrivé en 1865 fera voyager des fraises de Plougastel pour Paris et de là vers la Belgique.
On pense à tort que la culture de ce fruit nécessite un climat avec une certaine chaleur. Mais c’est plutôt la douceur qui donne au fraisier tout son potentiel de production. En cela, le département du Finistère est idéal. On parle même d’une action du Gulf Stream particulièrement favorable pour cette pointe de terre s’avançant dans la rade de Brest. Les hivers doux conjugués aux cultures entourées de murs de pierres les protégeant du vent et restituant la chaleur stockée dans la journée plaisent aux fraisiers de pleine terre.
De la seconde moitié du XVIIIè siècle à la moitié du XXè, la culture de la fraise de Plougastel est de plus en plus importante, jusqu’à atteindre 6000 tonnes produites à l’année. En 1940, la superficie des terrains destinés à la fraise concerne un quart des terres cultivées sur cette commune. Après la guerre, la fraise de Plougastel connait un déclin avec une production qui n’excède pas aujourd’hui les 900 tonnes.

Le goût de la fraise

Dans les parfums préférés, il y a la vanille, le chocolat et….la fraise. La fraise se répand partout où elle se sait appréciée, voire attendue.

La glace à la fraise, les bonbons à la fraise, le milk-shake à la fraise, la confiture de fraise, la Paille d’Or à la fraise, le sirop de fraise, les liqueurs de fraises, le coulis de fraises, les fraises à la crème, la tarte aux fraises, le smoothie de fraises, le crumble aux fraises, le sorbet à la fraise, les fraises au sucre, une mousse à la fraise…

Le fraisier des plaisirs

Le fraisier est le gâteau le plus emblématique de la pâtisserie réalisée avec des fraises. Dès que l’on prononce ce nom, on voit le blanc de la crème, le rouge rosé de la fraise, le biscuit de Savoie mousseux, la beauté et le savoir-faire de la préparation. On voit le printemps, la famille réunie, les nappes blanches, les bulles dans les coupes de Champagne. Puis on voit son assiette à dessert remplie d’une part généreuse et gourmande que l’on va savourer comme un plaisir unique. Chaque cuillère aura sa saveur, plus en fraises ou plus en crème.

Le fraisier comme gâteau de mariage, c’est cette sculpture incroyable inspirée des pièces montées de Marc-Antoine Carême conjuguées à l’art du pastillage chez les confiseurs du Siècle des Lumières. Un véritable gâteau de cérémonie que l’on doit au renouveau du printemps quand les fêtes de famille se déploient dans un joyeux banquet.

Le saviez-vous ?

  • plants de fraisesLa fraise est un des fruits les moins caloriques, à peine 30 Kcal pour 100 grammes, autant que la pastèque, deux fois moins que le litchis ou la mangue.
  • On dénombre plus de 600 variétés de fraises
  • La fraise n’est pas un fruit
  • La fraise constitue l’un des desserts préférés en France
  • La variété Gento peut produire des fraises qui atteignent 50 grammes

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Les lumières de l’Histoire

Les lumières de la table

Il est impossible de savoir si la première femme ou le premier homme ont vu l’intérêt du foyer comme une source d’éclairage, une façon de chauffer, de cuire sa nourriture ou encore d’écarter les prédateurs. Probablement les trois. Ils ne savaient pas qu’ils entraient dans Les lumières.

La grotte illuminée

Les lumières de la torcheLes lumières et les luminaires à disposition des artistes des grottes ornées démontrent que des lampes, statiques ou non, étaient disposées et aménagées en fonction des usages. Dans les grottes ornées du Paléolithique supérieur, on les retrouve sur les parcours ainsi que dans les zones ornées. Au vu de leur très faible nombre et de leur capacité d’éclairage très réduit, les scientifiques penchent pour un usage limité des lampes mais celui beaucoup plus répandu des foyers et des torches. Leur capacité d’éclairage est supérieure et peut suivre l’artiste. Dans son usage, la torche se distingue nettement du foyer car elle sert exclusivement à l’éclairage.
Les combustibles sont généralement la graisse pour les lampes, les os pour les foyers et la résine pour les torches. Leur présence était complémentaire les unes des autres. D’une part dans leur mobilité et d’autre part dans leur emploi. Par exemple, un petit foyer peut être mobile, il peut éclairer et servir aussi à rallumer les autres luminaires.
Concernant les lumières dans les grottes ornées, comme Chauvet, elles montrent des mouchages de torches. Les torches sont toujours faites de bois résineux réputé pour leur grande charge en résine. On connaît depuis l’Antiquité la réputation des bois gras. Il s’agit de torches réalisées dans les parties de l’arbre particulièrement chargées en résine. Souvent on choisi de laisser les souches dans le sol après abattage, cela les concentre en résine. D’autres bois gras sont fabriqués par un écorçage spécifique et régulier qui force les fibres à se charger en résine. Cet écorçage fait mourir l’arbre qui  est fortement constitué de bois gras. Le bois gras est tellement concentré en terpènes qu’il s’enflamme même mouillé.

Les lumières de la graisse

Les lumières de la flammeLes lampes à graisse sont désignées par un ustensile présentant soit une cuvette soit un fond assez plat et dont la forme permet d’y placer le combustible en contact avec une mèche alimentée par capillarité. Si la graisse s’écoule vers la mèche, on dit que la lampe est ouverte. Si le combustible est retenu par des bords et présente une forme de godet, on la dit fermée. Il existe des lampes avec un creusement très minime, voire plat, on parle alors de plaquette et non de godet.
Aux périodes les plus anciennes, les lampes à graisse sont réalisées dans des roches qui présentent naturellement une aspérité. Les améliorations ont conduit les hommes du paléolithique supérieur à produire eux-mêmes les formes et les lumières qui les intéressaient. Avec une cuvette plus ou moins creuse pour permettre une ouverture ou non, avec un manche plus ou moins prononcé, avec une rigole d’écoulement de taille différente ou pas.
Le combustible est toujours issu de la graisse animale y compris celle des os spongieux et de la moelle. De récentes expérimentations ont montré l’intérêt des foyers alimentés par les os d’animaux, ils durent très longtemps. Les mèches des lampes sont d’origine végétale dont les mousses, les brindilles, les champignons.
Actuellement, on dénombre en France quelque 300 lampes d’origine préhistorique. Elles sont majoritairement en grès. Seulement 10% sont pourvues d’un manche.
Parmi les contraintes les plus notables pour gérer les lumières dans les grottes profondes, il faut imaginer que la lampe à graisse doit toujours être surveillée pour s’assurer que la mèche est toujours en contact avec le combustible et pour recharger le godet en graisse.

De l’huile pour ma lampe

Les lumières de l'huilePendant l’Antiquité, les lampes apparaissent beaucoup plus sophistiquées. Elles ne sont plus taillées ou aménagées dans du grès mais façonnées en terre cuite. Elles prennent alors la forme d’un récipient totalement fermé avec deux trous aménagés, l’un pour le remplissage, l’autre est placé sur le bec pour le passage de la mèche. Cette opportunité de fermer le récipient s’est imposée car ce n’est plus tant de la graisse que l’on brûle mais de l’huile.
L’ âge du bronze avait déjà livré des lampes enfermant le combustible semblables à de petites bouteilles. Des archéologues avaient pensé qu’il pouvait s’agir de gourdes ou de biberons.

Les lampes de l’Antiquité en terre cuite suivent souvent la même forme. Elles sont rondes, plutôt plates, ne dépassent pas 10 centimètres de diamètre et sont souvent décorées. Par exemple, à Rome le décor peut être fait de gladiateurs. A Délos, des lampes possédaient un décor géométrique ou végétal, parfois figuratif. Le trou de remplissage a un renflement pour ne pas perdre d’huile. Le décor est organisé autour de ce renflement, ce sont des pétales, des stries, des petites bosses, des feuilles et quelquefois des reproductions de masques comiques ou représentations mythologiques comme des taureaux ou des lions.
Au vu du volume de combustible et de la taille de la mèche, on considère qu’une lampe à huile fournit une lumière pendant deux heures et demie. La flamme n’est pas très grande et correspond à celle d’une bougie.

Une lampe pour chacun, les lumières de l’Antiquité

Lampe à huileAu-delà de la forme la plus répandue, étant passés du tournage au moulage, les potiers de l’Antiquité ont fourni des lampes avec une grande variété de formes : des aménagements pour la préhension, un panneau vertical pour la réflexion. Parfois sur les grands réservoirs, il peut y avoir deux ou trois becs.
La période hellénistique marque un tournant dans la production des lampes à huile. D’un part, le tournage cède définitivement la place au moulage, d’autre part, la technique du moulage propulse sa fabrication dans une ère industrielle qui est portée par une demande très croissante. Au fur et à mesure, les populations quittent les campagnes pour les villes où les habitudes ne sont plus forcément calées sur la course du soleil.

Les lampes à huile, en terre cuite ou en métal, vont avoir une pérennité de plusieurs siècles.
Elles sont un accessoire indispensable de la vie des gens de qualité. Pour lire, prendre part à un jeu de société, participer à un salon avec Madame du Deffand, éclairer toute pièce de vie ou lieu de passage.
L’objet technique qu’est une lampe à huile en métal va recevoir de très beaux décors et pourra ainsi être placée bien en vue dans les plus belles pièces de la maison.
Cependant l’inconvénient majeur de la lampe à huile se trouve dans la viscosité du combustible. La mèche ne tient pas toujours allumée. A partir de 1780, le système s’améliore. Le réservoir est placé de côté et plus haut que la mèche, cela force la capillarité pour mieux alimenter la mèche. D’autre part la mèche n’est plus plate mais cylindrique, ce qui induit une meilleure combustion.

Au clair de la lune

les lumières de la chandelleParallèlement, les chandelles vont connaître une utilisation plus discrète pour l’histoire. Elle se consume et disparaît.
Les temps anciens ont produit des chandelles. C’est facile, on enroule une mèche faite de brindilles ou de fibre végétale avec de la graisse, de la cire ou tout mélange combustible solide. La première contrainte est que le combustible ne doit pas fondre avant de brûler, la seconde contrainte réside dans l’obligation de la placer dans un porte-chandelle voire un chandelier.
La fragilité de la flamme de la chandelle qui est assez petite nous pousse à croire qu’il s’agissait surtout d’apporter les lumières à l’intérieur.
Dans son œuvre, L’homme qui rit, Victor Hugo décrit la chandelle comme un moyen de peu pour donner le maximum « Il fait nuit ; une main pose une chandelle, vil suif devenu étoile, au bord d’une ouverture dans les ténèbres ».
Les chandelles sont une part importante du budget d’un foyer modeste au siècle des Lumières.
Au siècle suivant, la chandelle fait un bond en avant, elle devient bougie. En 1825, les composants graisseux comme le suif sont remplacés par l’acide stéarique. La bougie est d’une belle blancheur et sa combustion est sans odeur et sans fumée. La bourgeoisie va tout de suite adopter la bougie qui est un signe incontestable de confort et de progrès. C’est l’accessoire indispensable de toutes celles et ceux qui lisent des livres et écrivent des lettres.

La si blanche bougie

BougieLes bougies ne font pas concurrence à la lampe. Le prix d’une lampe et son entretien peuvent être un frein à son achat pour certains foyers qui restent fidèles à la bougie. Les suspensions portant bougies sont très présentes dans les intérieurs bourgeois du XIXè siècle. L’usage et le statut de l’usager d’une lampe ou d’une bougie sont indifférents au lieu qu’elles éclairent et qui elles éclairent. Dans cet ensemble complexe, l’une et l’autre sont complémentaires au sein d’une même maison. Le décor des candélabres et des suspensions font le lien entre les lumières et les conditions de vie des habitants.

La lampe à pétrole

lampes à pétroleLa lampe à pétrole est imaginée sur le modèle de la lampe à huile. Elle apparaît vers 1853. Son principe est simple, un réservoir surmonté d’une mèche et d’un tube de verre qui protège la flamme. Le pétrole lampant possède une fluidité parfaite pour remonter avec aisance par la mèche sur une dizaine de centimètres. Cette fluidité rend la flamme plastique. C’est-à-dire que l’on peut facilement régler son intensité pour augmenter ou abaisser la lumière. L’immense avantage de la lampe à pétrole sur toutes les autres sources de lumières artificielles est son prix de revient. Un modèle sera adapté pour en faire une lampe tempête, celle qu’on a toujours un grand plaisir à allumer lors des soirées dehors.

Un dîner aux chandelles

ChandelierAujourd’hui, on aime encore s’éclairer à la flamme. On place des bougies sur la table des fêtes de fin d’année, on installe de grandes torches dans le jardin et la lampe tempête reste dans l’idéal de la soirée sur la plage et du campement en toile de tente. Nos imaginaires sont nourris de ce temps pas si lointain où les zones rurales après-guerre n’étaient pas toutes raccordées à l’électricité. Cette nostalgie de la soirée autour du feu de cheminée ne doit pas nous faire oublier que pour ceux qui travaillaient la terre et s’occupaient des bêtes, l’arrivée de l’électricité a été un énorme progrès et un nette amélioration de leurs conditions de travail.

Quelques lectures sur les lumièresLectures

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L’eau depuis des siècles et des siècles

L'oiseau dans la fontaine

 

L’existence d’un point d’eau aménagé en puits ou en fontaine est le signe, parfois discret mais avéré, d’une activité humaine, pour qui l’eau est essentielle.

L’eau ! C’est la vie

L'eau entre mousse et caillouxParfois le point d’eau marque un simple lieu de ravitaillement ou un site attaché à des pratiques religieuses ou mystiques. Les cultes liés à la présence de l’eau puisent leurs origines dans les tréfonds des cultes païens.
Convaincus de n’avoir pas toujours de prise sur les épreuves de la vie, les femmes et les hommes ont voulu s’en remettre à l’au-delà pour infléchir les épreuves de la vie et prier les dieux d’un ancien monde, toucher l’eau pour toucher l’au-delà. Les éléments comme le feu et l’eau ont très souvent pris part à l’exercice des cultes en tout point du globe. Les Celtes étaient particulièrement attirés par les croyances rattachées à l’eau.
Les nymphes s’y baignent, les fées s’y mirent…

A la claire fontaine

L'oiseau dans l'eau de la fontaineIl existe un lien très fort entre l’eau et la féminité, la fécondité. Les fontaines, pense-t-on, guérissent et soulagent les peines du monde, la maladie, l’infertilité, la déveine, les aléas climatiques, l’infortune. L’eau adoucit la vie, comble les manques. Des guérisons et des prodiges, croit-on, surviennent par la consommation de l’eau, l’aspersion ou encore l’imprégnation d’un linge.
Les origines de l’eau bénite des chrétiens se confondent sous l’Antiquité avec les pratiques religieuses du bassin méditerranéen. L’Iliade et L’odyssée racontent les ablutions de Pénélope et Télémaque avant la dévotion à Pallas. Les prêtres de l’Egypte ancienne procédaient aussi à des ablutions plusieurs fois par jour et plusieurs fois par nuit. De manière générale, les cultes de toute période considèrent que l’eau est purificatrice.

L’eau, départ de la source

L'eau de sourceLa source, c’est le point de sortie de l’eau. C’est le point de contact naturel entre la nappe phréatique et l’air libre. On ne sait pourquoi elle sort là, ni d’où elle vient. Elle peut être très fraîche ou brulante. Ce qui la caractérise c’est qu’il s’agit d’une eau propre et potable dans la très grande majorité des cas. Les mystères surviennent quand l’eau apporte des bienfaits, quand elle guérit et apaise. Les minéraux sont la cause de ces guérisons mais nul ne le sait.
Car parfois, il est fait un lien entre un évènement et l’eau de la source. Dans la communauté, l’une a eu un enfant, l’autre a recouvré la vue, un autre encore a vu sa brebis reprendre vie. Ce qui rend la source « miraculeuse », ce ne sont pas les tentatives de guérisons, mais juste les « guérisons » et seulement les guérisons. Le taux de réussite peut être de un pour un million, cela rend quand même la source miraculeuse.
Si on fait des liens de causes à effet entre des phénomènes qui n’ont rien à voir entre eux et que l’on considère qu’une seule guérison rend une source miraculeuse, on comprend très vite que toutes les sources, ou presque, ont un pouvoir de guérison ou sont miraculeuses. Avant l’ère chrétienne, de nombreux cultes se sont ainsi répandus. Ce sont les cultes païens.

Fontaine à boire, fontaine à croire

L'eau de fontaine en sous-boisLa source n’est pas seulement le lieu simple et naturel où sourd l’eau, elle devient le lieu surnaturel à qui l’on doit une reconnaissance et un aménagement. C’est par cet aménagement que la source devient une fontaine. D’une part, le site est repérable, d’autre part son abord est aménagé pour éviter les boues, cela permet un accès et un puisage plus aisés.
Cependant, les cultes paganistes associés aux fontaines n’ont pas arrangé tout le monde. Dès le début de son histoire et pendant plusieurs siècles, l’Eglise chrétienne tente de faire cesser ces pratiques pour lesquelles on pouvait risquer l’excommunication.
Au cours du Xè siècle, voyant que les croyances populaires se perpétuaient sans discontinu, des évêques ont eu recours à la christianisation de ces lieux. C‘est pourquoi les fontaines se retrouvent souvent sous le vocable d’un saint ou de la Vierge.
Toutefois, la christianisation des fontaines et des sources n’a pas forcément fait disparaître les croyances anciennes. Notamment parce que l’aubaine de garder les malheurs à distance étaient trop forte. La dévotion à une source guérisseuse fait son chemin au gré des « guérisons » et les offrandes se poursuivent malgré tout. Les ex-voto chrétiens sont très certainement une autre récupération de la religion du Christ pour tenter le détournement de ce phénomène de l’oblation.
Evidemment, beaucoup de sources aménagées en fontaines sont aussi et avant tout le lieu du ravitaillement en eau. Il convient alors de voir le site comme point de départ d’une installation humaine devenant un hameau et un village.

Un puits vaut mieux que fontaine tu n’auras

L'eau au fond du puits maçonnéContrairement à la fontaine, le puits impose un travail de creusement jusqu’à la nappe phréatique afin de permettre son puisage. Les sources sont un produit de la nature, comme elles ne sont pas assez nombreuses, les femmes et les hommes ont découvert qu’en creusant la terre et la roche, on parvenait à trouver l’eau. L’eau potable indispensable à la survie d’une communauté.
Pour le creusement, la plupart du temps, la maçonnerie des parois internes survient une fois que le puits est totalement creusé. Dans nos campagnes et nos villages, le creusement d’un puits est un travail très technique qui requiert toujours l’intervention d’un spécialiste. Il faut éviter à tout prix l’éboulement car il met en péril le puisatier et le succès d’avoir un puits. Le puisatier peut avoir à son service des manœuvres avec lesquels il a l’habitude de travailler mais il peut aussi avoir recours à la population du hameau pour dégager les matériaux et ramener sur le chantier les pierres de maçonnerie.

Un beau puits de village

L'eau du puits du villageUn nombre considérable de formes de puits sont visibles partout. L’édification de la structure externe du puits suit les principes de l’architecture vernaculaire du territoire en question. Et de la même façon, le puits d’un village ou d’un hameau peut chercher à envoyer les signes caractéristiques de l’appartenance à sa société et à ses valeurs. C’est pour cette raison que certains puits possèdent une superstructure très développée avec des décors portés très impressionnants.
On est souvent frappé par le petit nombre de puits en regard des logis présents autour du point d’eau. L’usage de l’eau est principalement un usage alimentaire pour les humains et pour les animaux ainsi que l’arrosage du courtil. L’usage sanitaire est totalement à la marge. On considère moins le lavage des corps que celui du linge. Il existe plus de lavoirs et d’étuves que de baignoires. Autrement dit, on peut changer de chemise pour paraître propre sans avoir besoin de se laver la peau. A part les mains et quelque fois le visage, pourquoi le corps a-t-il besoin d’être lavé à l’eau alors qu’il est constamment protégé par les tissus du vêtement ? Chez les plus riches, on se rafraichit en changeant d’habits.

Se laver, quelle idée ?

L'eau de la fontaineL’eau comporte un paradoxe. D’une part elle a suscité, et suscite encore de nos jours, des croyances populaires qui la rattache à des miracles en rapport direct avec des soucis de santé, d’autre part, l’histoire de l’eau a connu des périodes où il est totalement déconseillé de l’utiliser pour se laver, se nettoyer, se baigner. Sa laver avec de l’eau, c’était courir le risque d’avoir la cataracte, le visage qui s’aplatît, des maux de dents, des introductions de miasmes via les pores de la peau, des corps lâches maladifs qui diminuent la vie, la mort des fœtus… Le XVIIè siècle a été particulièrement sévère avec les usages hygiéniques de l’eau. Martin Lister, médecin naturaliste anglais écrit lors d’un voyage à Paris en 1698, « Une bonne chemise de toile changée tous les jours vaut, à mon avis, le bain quotidien des Romains. »

L’eau des Lumières

L'eau des LumièresAu Siècle des Lumières, l’eau revêt un aspect plus rassurant. Paris voit s’édifier de nombreuses fontaines pour alimenter la capitale en eau potable mais leur nombre reste insuffisant. Des aménagements sont également construits pour puiser l’eau de la Seine. Le métier de porteur d’eau permet d’acheminer l’eau puisée jusqu’au lieu de son usage.
Il est évident que selon nos critères, les cours d’eau ne produisent pas une eau potable.
Au Siècle des Lumières, il en va autrement. Les eaux captées dans les nappes ne sont pas accessibles à tous. Dans les villes, on capte les cours d’eau. On pensait que l’eau courante était suffisamment brassée pour être propre à la consommation. Cela vaut surtout si on compare cette eau avec les eaux stagnantes qui ont très mauvaise réputation XVIIIè siècle. Ces lieux provoquent le rejet depuis très longtemps. Columelle, un agronome romain du Ier siècle décrit ces lieux dans un ouvrage sur l’agriculture :

L'eau stagnante des marais« Les marais développent pendant les chaleurs de l’été des vapeurs nuisibles, et engendrent des insectes armés d’aiguillons, et dont les essaims nombreux assaillent l’homme. Les marais fourmillent encore de serpents et d’autres reptiles qui, privés de l’humidité de l’hiver, sortent de cette fange, mise en fermentation par les ardeurs du soleil. Tout cela occasionne souvent des maladies dont les causes sont tellement cachées que les médecins eux-mêmes ne peuvent pas toujours les découvrir. Il règne, en outre, dans ces contrées une sorte de remugle et une humidité qui ronge les instruments de culture, pourrit les meubles, et gâte les fruits serrés dans les greniers aussi bien que ceux qui sont laissés à découvert ».

Cette mauvaise réputation des eaux stagnantes vaut donc à l’eau de rivière d’être très bonne.
Avant le XVIIIè siècle, Paris compte quelques fontaines en nombre vraiment très insuffisant. Paradoxalement, il n’y coule pas forcément une eau en provenance de la nappe. Pour plusieurs d’entre elles, il s’agit d’un réservoir en amont qui est alimenté par l’eau de la Seine. Au XIIIè siècle, on peut en compter trois, ce nombre monte à 16 au XVè siècle. Cependant le nombre d’habitants croit plus vite que le débit à disposition. Pour les Parisiens, l’eau est difficile d’accès, chère et donc précieuse.
Au XIX siècle, la captation des cours d’eau revêt un caractère sanitaire grâce aux travaux scientifiques qui ont mis en évidence que certaines eaux pouvaient être chargées en substances nuisibles pour la santé. On commence à faire une différence entre l’eau pour un usage alimentaire et les autres eaux. L’eau potable sera puisée en des lieux prévis ou la pollution est moindre. Des systèmes de filtres avec des pouzzolanes et des sables font leur apparition.

Eau et gaz à tous les étages

LL'eau courantee XX siècle a voulu tenir la promesse d’un accès à l’eau courante pour tous. On considère que c’est chose faite depuis les années 80. « Pour tous », il faut entendre presque tous. Dans nos vies, nous pouvons chacun être témoin de certaines habitations qui n’ont été raccordées que bien après les années 80. C’est d’autant plus vrai que dans certaines zones rurales de la France, l’approvisionnement en eau potable est assuré par la source et le réservoir de rétention d’eau qui ne sont pas toujours situés au-dessus de l’habitation.

Pour aller boire à la source

L'eau au robinetGustave Fulgence, « Fontaines de Paris », Confins [En ligne], 40 | 2019, mis en ligne le 17 mai 2019, consulté le 18 mars 2021
Les usages de l’eau au cours de l’histoire, par Lydie Devulder
Un article sur l’assèchement des marais, Les marais, espaces convoités, par Raphaël Morera
L’invention de l’eau moderne et ses imaginaires renouvelés, par George Vigarello

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Le Siècle des confiseurs

confiserie chocolat
 
 

Au XVIIIè siècle, le sucre est une denrée exotique, précieuse et très chère. Elle provient essentiellement de la culture de la canne à sucre.

De la pharmacie à la confiserie, il n’y a pas qu’un pas

Dans la famille des métiers qui travaillent le sucre, nous allons préférer les confiseurs. A la période qui nous intéresse, le confiseur est la personne qui prépare également des confiseries en saumure. CertainsPastille pharmacie et confiserie

végétaux sont conservés dans le sel et le vinaigre, typiquement le cornichon. Et pourtant, le Siècle des Lumières est aussi le siècle des confiseurs, ceux qui travaillent le sucre, produisent les friandises, les bons, les sucreries, les confiseries, les douceurs, les gourmandises, les gâteries.

Mais revenons au rayon des sucreries. La présence du sucre tel que nous le connaissons ne s’est généralisée sur les tables qu’au XIXè siècle. Auparavant et depuis de nombreux siècles, l’usage du sucre et sa vente étaient l’affaire des apothicaires. Le sucre était une matière première principalement autorisée dans les préparations médicinales. Il existait, par exemple, beaucoup d’enrobages d’extraits de plantes réputés pour la gorge. La réglisse avait une place de choix dans la pharmacopée des mondes anciens, elle est connue pour traiter les problèmes cardio-vasculaires, elle augmente le tension artérielle, elle est aussi anti-inflammatoire. Ses propriétés sont si importantes que les bonbons à la réglisse doivent être consommés avec beaucoup de modération et de vigilance à partir d’un certain âge. La réglisse est arrivée dans la confiserie par le chemin des apothicaires. Les confiseries du Languedoc s’en ont fait une spécialité.

A l’époque moderne, le XVIIIè est véritablement le siècle des confiseurs. L’exploitation de la canne à sucre dans les territoires colonisés avait fait entrer massivement le sucre dans des préparations culinaires mais seulement pour les plus riches. Ce n’est qu’avec la culture de la betterave sucrière, au XIXè siècle, que le sucre s’est popularisé.

Le siècle des confiseurs à Paris

confiserie chocolatAu Siècle des Lumières, les préparations à base de sucre sont multiples et les boutiques de confiserie ont pignon sur rue depuis le siècle précédent. A cette époque, les préparations sucrées sont considérées comme un bien de luxe, au même titre que les bijoux, les métaux précieux ou les porcelaines.

L’attrait pour la confiserie tout au long du siècle des Lumières a été renforcé par la mise en place d’une stratégie marketing assez moderne. Cette stratégie détermine que l’emplacement géographique idéal pour une confiserie se situe précisément là où vit le cœur de la cible, c’est-à-dire là où vivent les plus fortunés.Le siècl des confiseurs est surtout situé dans la très ancienne rue des Lombardss. Au XVIIIè siècle, il s’y côtoie tous les commerces de luxe dont le quart des confiseurs parisiens.

Un renouvellement des « collections » entraine des annonces publicitaires, des boutiques particulièrement décorées et des enseignes qui débordent largement. Toute visibilité contribue à la démarche mercantile de ce commerce de luxe. La vitrine accueille des ustensiles de fabrication pour démontrer la qualité du savoir-faire de l’artisan. Le confiseur ne vend pas des confiseries… il vend un savoir-faire et surtout il vend l’univers des gens de qualité qui consomment des confiseries.
Le confiseur tient un commerce de bouche particulier qui utilise les codes, non pas des commerces de nourriture, mais ceux des denrées non essentiels et des produits de luxe à un haut niveau mercatique. Dans Le provincial, un périodique vendu à Paris, imprimé en 1787, le « touriste » est invité à visiter la rue des Lombards, Toutes les boutiques, à l’envi l’une de l’autre, exposent en étalage pendant le premier janvier de l’an toutes sortes d’ouvrages en sucre d’un goût et d’une élégance exquise.

Artisans confiseurs ou plutôt artistes confiseurs ?

friandises pour le siècle des confiseriesLes productions et l’imagination des confiseurs atteignent un haut degré de maîtrise de la sculpture en sucre. En 1776, un écrivain culinaire, Menon, dans la préface de son ouvrage La science du maître d’hôtel confiseur, à l’usage des officiers , avec des observations sur la connaissance et les propriétés des fruits… suite du Maître d’hôtel cuisinier. Nouvelle édition, revue & corrigée, compare les ornements en sucre à la production des figurines de porcelaine produite en Saxe. Cette comparaison est particulièrement évocatrice de la considération et du respect dû au confiseur. En 1710, à Meissen, près de Dresde, sont lancées les premières productions de porcelaine en Europe. Cette porcelaine est très vite l’équivalence de la porcelaine de Chine. Les figurines de Saxe sont d’une extrême finesse et poussent loin le souci du détail. Cette porcelaine reproduit les thèmes très en vogue comme les chinoiseries. Dans cet ouvrage, Menon utilise à dessein la comparaison entre personnages façonnés en porcelaine et sculptures en sucre. Il s’adresse précisément à la clientèle dont il connaît la fascination pour la porcelaine de Saxe, parfois même une addiction.

Dans son ouvrage, Tablettes royales de renommée ou de correspondance et d’indication générales des principales fabriques, manufactures et maisons de commerce, d’épicerie-droguerie, vins, liqueurs, eaux-de-vie et comestibles de Paris et autres villes du royaume et des pays étrangers…, Mathurin Roze de Chantoiseau énumère des boutiques, au chapitre Epiciers – confiseurs, on lit qu’un Lenoir, rue des Lombards, est confiseur ordinaire du Roi, qu’un Debèze, rue Saint-Antoine, est Confiseur de Monsieur, un Duval, rue des Lombards, porte l’enseigne Au Grand Monarque, est Confiseur du Roi et des menus-plaisirs de Monsieur, tient un des plus fameux magasins, et des mieux assortis en tout genre. Cet article est avantageusement connu, par la prise de Grenade, le blocus de Gibraltar, par mer & par terre, le passage du Roi à Falaise, pour se rendre à Cherbourg, le scène du Maréchal des logis, l’entrée de l’Empereur de la Chine dans la ville de Pékin, & nombre d’autres sujets pour fêtes publiques, & particulières, qu’il exécute en sucre, & rend à jour nommé, de la manière la plus prompte & la plus satisfaisante ; il fait des envois en province & chez l’étranger.

Le siècle des confiseurs Au Grand Monarque

le siècle des confiseurs par d'AlembertA l’instar de notre fréquentation des  boulangeries pour acheter une viennoiserie, au XVIIIè siècle, on entre dans une confiserie pour une consommation immédiate, ou à court terme, de spécialités aux fruits confits ou d’inspiration exotiques. Mais le marché visé par le texte de la rubrique réservée à la confiserie de Monsieur Duval, Au Grand Monarque, rue des Lombard, est tout autre. Il semblerait même que le texte ait pu être fourni par l’artisan lui-même. L’énumération des compositions sont à la gloire du monarque de France. Cet artisan entend ici faire reposer le succès de ses affaires sur les succès politiques de l’homme à la tête de l’Etat par les grandes pièces prestigieuses que la clientèle saura reconnaitre rapidement. Le Grand Monarque sait répondre aux exigences les plus folles de la haute noblesse et des grands bourgeois de la place de Paris. Duval se différencie par le sens artistique qu’il donne à son métier et par son admiration réelle ou supposée des grands de ce monde. Sa façon d’utiliser le sucre s’appelle le pastillage. Il s’agit de travailler un mélange de sucre glace, de vinaigre, d’amidon et de gomme adragante produite à partir d’une vingtaine des plantes. Le mélange gélifié permet des sculptures fines et complexes, il a un pouvoir collant très fort, stable à la chaleur et à l’humidité. Et bien sûr, les sculptures et les décors réalisés en pastillage sont comestibles. La boutique, rue des Lombards, offre également un choix infini de bonbons pour la consommation immédiate.

Un produit de luxe

boutique de confiseursLes confiseurs sont référencés dans les guides touristiques et dans leurs annonces publicitaires, ils s’adressent clairement aux voyageurs, ils font mention de confiseries qui « se portent en voyages ». Les boutiques alimentaires des quartiers chics ne sont représentées que par les confiseries, les pâtisseries et les épiceries de renom. Dans ces quartiers, on voit apparaitre la pratique du grignotage au sortir de la boutique, expérience tout à fait nouvelle.

La confiserie est un commerce de luxe à la réputation européenne. A Paris, les dépenses allouées à la confiserie peuvent atteindre des dépenses somptuaires. La concurrence est très rude et au-delà de l’aménagement des boutiques qui représente un très grand investissement, le confiseur se démarque de la concurrence par la mise sur le marché constante de nouveautés. La clientèle aura une attirance à connaître les confiseries nouvellement arrivées sur le marché parisien. Cela donnera l’occasion à son acheteur d’en parler et de montrer à la hauteur des nouvelles valeurs, d’être à la pointe de la mode.

 

Tout connaître et tout savoir en premier, être à la source d’une nouvelle mode, c’est le summum de la reconnaissance au XVIIIè siècle. Il est curieux à ce stade de noter les analogies qui peuvent être faites entre le commerce de luxe du Siècle des Lumières à Paris et ce même commerce à notre époque dans les grandes capitales mondiales. Aujourd’hui les produits convoités sont surtout des objets inter-connectés. Au XVIIIè siècle, la confiserie était une de ces valeurs de reconnaissance universelle.

Pour aller plus loin

 

 

 

 
 
 

 

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L’art de vivre aux temps des Lumières

Rococo
 
 

L’ambiance austère qui régnait à la cour de Versailles pendant les dernières années de vie de Louis XIV, n’a pas convenu à tous les courtisans. Beaucoup ont quitté le palais dont l’étiquette et le poids des protocoles ne leur étaient plus supportables.

Pour vivre hors de la cour, ces nobles font construire des hôtels particuliers dans Paris et des maisons de plaisance à la campagne avec plus de fantaisies dans la forme et dans la manière d’y habiter. Ces maisons portaient le doux nom de vide-bouteille ou maison aux champs.

Le bâtiment correspond à ce nouvel art de vivre et à un nouvel art de bâtir. Beaucoup d’ouvrages ont été édités à cette période pour guider les constructeurs et les propriétaires à faire les meilleurs choix. Tout avait changé, les mœurs, bien sûr et surtout l’habitabilité des lieux de vie.

Les ouvrages insistent sur la nécessité de faire appel à ce que l’on nommerait aujourd’hui un maître d’œuvre. Sa fonction consiste à construire le bâtiment comme un programme avec un parti général et le recrutement de collaborateurs et d’ouvriers qui doivent être particulièrement qualifiés pour répondre aux exigences du programme.

La rocaille, un décor de coquillages de feuilles d’acanthe

Zairon, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
 
 

De façon très répandue, on remarque la lumière dans les nouveaux décors à la mode, la présence des jaunes, des blancs et des motifs de résilles qui soutiennent des sujets exotiques. Le style rocaille est une forme parfois très exubérante qui puise sa source dans une sorte d’assemblages de roches et de coquillages qui formaient de fausses grottes et ornaient les bassins et les fontaines dans les jardins de Versailles. La décoration intérieure développée sur le thème de la rocaille utilise à loisir le coquillage avec des contours totalement revisités.

Le programme des décors comporte des formes plus légères et des couleurs plus claires qu’au siècle précédent, les lignes sont des courbes moins heurtées.

L’ornement porte en lui la sociologie du lieu, de son propriétaire et des idéaux qui ont présidé à l’édification du bâtiment. Au XVIIIè siècle, les voyageurs, les explorateurs, les intellectuels, les femmes et les hommes de science ont un but commun : renseigner tout ce qui peut l’être. Cela va du dessin à l’article d’encyclopédie. Les décors englobent ce nouvel état d’esprit et ce nouveau rapport au monde. Les voyageurs au long cours ramènent dans leur bagage l’exotisme des « terres inconnues », des civilisations considérées comme singulières serviront pour illustrer des comportements des classes privilégiées. Les singeries en sont un parfait exemple. Les sujets sont souvent déployées grâces à des grotesques qui restent une valeur sûre et dont la légèreté correspond parfaitement à la nouvelle mode.

 

Coquillages et crustacés pour une rocaille du meilleur goût

La coquille et les coquillages en général sont extrêmement recherchés. On range et on classe des coquillages dans des tiroirs et on place des ornements de coquilles un peu partout dans les décors portés.

Concernant l’ornement, la coquille emporte donc la mise. Arrivée avec la Renaissance, on lui trouve une forme en harmonie, une beauté indiscutable. Adaptable, elle se répand pour apporter cette touche de modernité qui place le bâtiment dans un ensemble cohérent où l’ornement sert l’architecture et inversement.

Les lignes sont flexibles, elles ondulent mais leur lisibilité est impérative. Le décor de coquillage est souvent une inspiration très libre de la forme de l’animal marin. On lui prête souvent les attributs de la pieuvre qui s’enroule, se déroule et s’enroule encore autour des miroirs, des pieds de meubles, des encadrements de chinoiseries comme au château de Chantilly. Le décor peint de la Grande Singerie est très emblématique de ce que peut être un décor de rocaille. Les couleurs sont très claires, la résille est dorée. Les scènes représentent des singes qui imitent les humains dans leurs activités. Les panneaux peints sont encadrés par les rocailles ou le coquillage n’est pas toujours fidèle mais plutôt conforme aux enroulements et aux ondulations qui dynamisent tout le décor. C’est précieux et léger à la fois, le côté sérieux et emphatique est totalement évacué.

L’art de vivre dans ces nouveaux décors

La grande distribution

Jusqu’au XVIIè siècle, les organes de distributions sont les escaliers. Pour les escaliers en vis, la distribution est le plus souvent directe, pour les escaliers droits, il existe des paliers plus ou moins développés pour passer de la cage à la pièce de vie. Et les pièces sont dites en enfilade, parfois trois, quatre, cinq pièces se suivent et il faut passer par chacune pour atteindre la chambre qui nous intéresse. Au cours du Grand Siècle, les couloirs commencent à faire leur apparition. C’est-à-dire que dès le rez-de-chaussée, on entre dans un vestibule qui contient l’escalier. Puis il ouvre par une ou plusieurs portes sur les différentes pièces du rez-de-chaussée. La mise en place de vestibules, de couloirs, d’alcôves permet à un espace de se scinder en plusieurs zones, celles qui restent publiques ou communes et celles qui se dérobent à la vue de ceux qui n’ont pas à s’y trouver.

Au XVIIIè siècle, va se généraliser la distribution des pièces par un couloir. On reconnaît des fonctions différentes par pièce, une pour manger, une pour dormir, une pour recevoir, une pour travailler. Il s’opère un basculement des espaces publics/privés en faveur du privé qui fait la part belle à la famille et à l’intimité. Comme de nos jours, les espaces publics sont accessibles directement depuis l’entrée et les espaces les plus privés sont retranchés loin de la vue des visiteurs. La notion de confort s’entend par des pièces de vie plus petites et plus faciles à chauffer ainsi que la prise en compte d’un nouveau principe, l’intimité. D’une manière générale, les espaces se rétrécissent. Pour les bâtiments édifiés aux périodes précédentes, on cloisonne et plafonne à tout va. C’est à la mode, ça démultiplie les pièces de vie, ça les rend plus cosys et faciles à chauffer.

On ne reçoit plus dans sa chambre, on n’y mange plus non plus. On invente la salle à manger, on fixe la table qui n’est plus seulement faite de planches sur des tréteaux, les plateaux s’arrondissent pour plus de convivialité. On crée des lieux pour manger, dormir, discuter, se voir, se laver, passer d’un espace à un autre, travailler, jouer aux cartes, lire.

Louis XV ne pratique plus les repas comme le faisait Louis XIV. Il préfère passer ses soirées dans les pavillons avec ses amis. Ils sont peu, s’amusent beaucoup, boivent beaucoup aussi. Louis XV qui aime cuisiner prépare régulièrement les repas servis dans ces folies.

Et pour la noblesse, passer à table, revêt de moins en moins un statut solennel ; les mœurs tendent plutôt à voir ce moment comme celui pendant lequel se rassemble la famille pour se nourrir d’abord, et ensuite, vivre un moment d’intimité avec parfois des amis ou des membres de la famille.

Intimité

Pendant le Grand siècle, le roi était un personnage public de tout moment, ou presque. S’appartenir à soi n’avait aucun sens. Dès lors qu’on était venu sur terre, on appartenait à Dieu en premier lieu, puis à tous ensuite. Par la charge, le travail à accomplir, le dessein qui était le nôtre, on ne pouvait pas s’échapper de son monde et encore moins de la présence physique de tous ceux qui le composaient. L’intimité n’y avait ni de sens ni de valeur.

L’arrivée du boudoir et du cabinet sont très révélateurs de cette révolution. Ce ne sont ni une chambre à coucher, ni seulement un salon. En fait il s’agit d’un espace de détente, de retrait, où seuls les plus intimes peuvent pénétrer ; et cette nuance prend un certain sens dans une société ou le libertinage est, pour certains, élevé en art de vivre. D’ailleurs le boudoir, symbole de l’intimité, porte jusque dans son nom cette notion d’intimité puisqu’au sens figuré bouder signifie que l’on se met à l’écart.

Jean-Honoré Fragonard, Le Verrou

La peinture de genre s’empare de scènes de la vie quotidienne justement illustrer la vie intimes des bourgeois et de la noblesse. Bien qu’idéalisée, elle montre avant tout ce que sont les inspirations du moment à propos de l’intimité. Dans sa peinture Le Verrou, Fragonard, au-delà d’une probable scène de libertinage, explique que l’acte sexuel est un des moments les plus intimes parmi les intimes au point qu’il ne faut laisser entrer personne, on en interdit l’entrée.

L’intimité comporte deux mouvements, celui de rejeter à l’extérieur certains et d’accepter à l’intérieur d’autres. Par exemple, les odeurs de l’autre ne sont plus tolérées comme avant. On tente aussi de nettoyer mieux son environnement pour moins subir les conséquences de la proximité voire de la promiscuité. Les médecins recommandent enfin d’utiliser de l’eau pour chasser les miasmes.

Au cours de ce siècle, les individus des classes privilégiées changent de paradigme dans leurs rapports avec leurs congénères. On met en place une graduation dans ce qui peut être montré et ce qui reste dans le domaine privé. Mais pour cela, il faut avoir de l’espace et tous n’en ont pas. Dans ne nouveau rapport à l’autre il y a autant de nuances que la disposition matériel le permet. Et quand bien même, on aurait le volume pour s’étaler dans son logis, l’architecture rurale nous montre qu’il n’en ait rien.

 

 

Pour aller plus loin

  • Comment vivait-on au XVIIIè siècle ?   lire ici
  • L’art de vivre au XVIIIè siècle :  lire ici
  • À la recherche des prémices d’une culture de l’intime : lire ici
  • L’amour au Siècle des Lumières : lire ici
  • La vie matérielle de la noblesse entre le « Grand Siècle » et le siècle des Lumières : Une lecture des différenciations sociales au sein du second ordre : lire ici
Nicolas Lavreince, Jeune femme et sa toilette