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Une histoire pour Noël – 2

L’aventure du pilote | Episode 2

par Anatole Le Braz ((1859-1926)

L’épisode 1 est à lire ici

II

mage par Patricia Alexandre de Pixabay

Cloarec se pencha vers le foyer, y cueillit une braise dans le creux de sa main et l’appliqua sur le fourneau de sa minuscule pipe en terre. Pour aspirer les premières bouffées, ses joues s’évidèrent jusqu’à faire toucher intérieurement leurs parois. Un grillon se mit à crisser dans le silence.

– Alors, ce coup de filet ?…
– Oh ! reprit le conteur, il fut tout simplement superbe. Mais c’est après… Ah ! nom d’une misère !… Enfin voici.

Nous avions fini de tout ranger à bord, les voiles étaient en haut et je venais de m’asseoir au gouvernail pour virer, lorsque, en jetant les yeux sur la misaine, je la vis faseyer doucement, comme s’il calmissait. Ça, vous concevez, c’était un ennui. Si le vent nous faussait compagnie juste au moment où le flot allait lui-même nous manquer, nous étions, comme on dit, dans de vilains draps. Il n’y avait pas de raison, en effet, pour qu’une fois pris par le courant des îles, sans une risée pour appuyer notre marche, nous ne tournions indéfiniment dans ces parages jusques ad vitam sempiternam, c’est-à-dire jusqu’à mi-marée ; encore, pour en sortir à cette minute-là, faudrait-il souquer ferme sur les avirons. Et c’était à tout le moins trois ou quatre heures à droguer au large, dans la nuit, avant de pouvoir cingler vers le port.

Du coup, je n’avais plus le coeur à rire. Et il était aisé de voir qu’il en allait pareillement de mes compagnons. Assis à leurs postes, sur les bancs, les uns face à l’avant, les autres face à l’arrière, ils regardaient vaguement dans le gris de l’obscurité tombante, sans mot dire. La journée décidément finissait mal.

Je conservais toutefois l’espoir d’atteindre la redoutable barre en temps propice. Nous n’en étions plus qu’à une demi-encablure, quand la voix de René Balanec s’éleva, roulant une bordée de jurons :

« Nom de… nom de… nom de… – Quoi ? qu’est-ce qui te prend ? » demandai-je. mer, dans la direction de l’ouest.

Il regardait par-dessus ma tête, vers la haute mer.

Je grognai, agacé :

« Parleras-tu, sagouin !

– C’est du propre ! fit-il. Voilà maintenant que ça brouillasse là-bas.
– Y a pas de doute, en effet : c’est la brume », déclarèrent Mezcam et Rudono.

Je m’étais retourné, d’un mouvement subit, et je dus, hélas ! constater qu’il n’y avait pas de méprise possible. C’était bien la brume, la satanée brume qui, balayée seulement de la veille, revenait à la charge, envahissant de nouveau l’espace, tissant dans l’entre-deux du ciel et de l’eau sa trame d’étoupe molle et déjà cernant l’horizon du soir, prête à tout aveugler.

« La gueuse ! c’est elle qui a muselé le vent », bougonna Pierre Balanec.

La mer, aux flancs de la barque, commençait à frisotter : des plaques d’écume – des crachats, comme nous disons – filaient avec rapidité dans le sillage, et, sous nous, on sentait le chêne des planches vibrer. Nous étions dans le coureau des îles. Je me dressai sur mes pieds.

« Hé, mousse ! arrive à ma place, et tâche de gouverner au plus près… Nous autres, aux avirons, tous !… Hardi là ! » commandai-je en donnant le premier l’exemple.

Et maintenant, comprenez bien : je m’étais mis à la rame de tribord, avec Mezcam ; les deux frères Balanec étaient à la rame de bâbord.

« Toi, avais-je dit à Louis Rudono, veille devant, à cause des cailloux. »

Image par Free-Photos de Pixabay

Vous savez s’il y en a, dans ces parages d’enfer !… Dès lors – bien que je n’eusse pas encore passé l’examen de pilote –, je les connaissais tous, certes, comme si je les eusse plantés moi-même, ces cailloux de malheur ; et, de nuit aussi bien que de jour, à mer haute comme à mer basse, je me serais débrouillé au milieu d’eux, les mains dans les poches et les yeux fermés. Mais par temps de brume, holà !… Ça n’est ni du jour ni de la nuit, la brume !… Je n’avais guère à compter que sur l’oeil de Rudono. C’est vrai qu’il en avait un comme on n’en voit plus. Le rémouleur qui lui avait aiguisé la prunelle n’avait pas volé son argent, ah ! non.

Tout de même je n’étais pas trop rassuré.

Rappelez-vous bien, n’est-ce pas, comme nous étions distribués dans le bateau : lui, Rudono, sur l’avant ; le petit Dudored à la barre ; nous quatre, les Balanec, Mezcam et moi, deux par deux sur chaque aviron.

« Eh, ohé ! souque !… »

Nous n’épargnions pas l’huile à bras, je vous promets. Sous notre effort vigoureux, la barque vola. Le gros Pierre Balanec sortait à intervalles réguliers du fond de sa large poitrine de formidables : Ahan ! ahan ! pour marquer la cadence. Mais nous avions beau forcer de vitesse, la brume sournoise, furtivement, nous gagnait. Elle ne nous avait pas rattrapés encore : un reste de jour éclairait les eaux dans notre voisinage. Visiblement, néanmoins, nous commencions à être emprisonnés.

Le grand linceul d’ombre pâle rétrécissait peu à peu son cercle, et c’était maintenant comme un immense mur flottant derrière lequel tout se perdait, s’évanouissait peu à peu, la terre d’abord, très lointaine – puis les îles, plus proches –, et enfin les éclats mêmes des phares qui venaient d’allumer leurs feux. Seul, celui de l’île aux Moines demeura quelque temps suspendu comme un astre fantôme dans le ciel noyé ; puis il ne fut plus qu’un halo trouble ; puis ce halo, à son tour, s’effaça, et tout disparut.

« Bonsoir la camoufle ! » dit Rudono, qui était désormais notre unique phare.

Et il cria au mousse :

« Gouverne toujours tout droit, hein, petit !

– Oui, oui », répondit de l’arrière la voix grêle et un peu enrouée du gamin.

Une humidité glaciale pénétrait nos membres. L’haleine de la brume était déjà sur nous, et nous respirions son étrange odeur de roussi, si âcre qu’elle nous raclait la gorge. Nous n’avions plus à espérer de lui échapper. Si, du moins, nous réussissions à traverser les rapides, avant qu’elle nous eût liés dans ses mailles !… Après, ma foi, tant pis ! on voguerait comme on pourrait, à l’aveuglette. L’essentiel était de parer au danger le plus pressant : une fois en eaux calmes, on verrait à s’orienter.

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Et nous nous cramponnions à nos rames avec une ardeur de galériens sous le fouet du garde- chiourme. De minute en minute, je demandais à Rudono :

« Quoi de neuf ? »

Il trempait sa main dans le clapotis le long de l’étrave, et répondait :

« On doit encore être dans le grand coureau, car ça frise dur… Un peu de courage, les enfants ! »

Du courage, nous en eûmes, parbleu ! jusqu’à ce qu’il nous fût démontré que ça ne servait de rien. Comme je répétais ma question pour la dixième ou quinzième fois, Rudono murmura :

« C’est singulier : on dirait que nous n’avançons plus… »

Ploc… ! Il n’avait pas fini de parler que nous sentîmes sur nos épaules comme la tombée brusque d’un manteau de ténèbres humides. En un clin d’oeil nous en fûmes tous enveloppés. Des ténèbres d’ailleurs qui n’en étaient pas ; ou plutôt il surnageait là-dedans une espèce de clarté triste, funéraire, une clarté de l’autre monde, quoi !… Si épaisse que fût la buée, elle ne nous empêchait pas de nous voir ; seulement, nous nous voyions comme si nous avions été à des milles les uns des autres. Encore ce que nous distinguions était-ce moins nos personnes que des formes de nous-mêmes, des ombres bizarres, méconnaissables, démesurément agrandies. Ainsi Gonéry Mezcam, qui était assis vis-à-vis de moi au même aviron, je dus étendre le bras vers lui pour me persuader, en touchant son tricot, qu’il n’avait pas quitté son banc et que cette silhouette gigantesque, c’était lui…

La barque, elle, avait l’air d’une chose sans bords qui eût flotté dans du vide ; la voilure… pfutt !… une brume dans la brume, comme la mer, comme le ciel, comme tout…

« Ça y est ! dit la voix d’orgue de Pierre Balanec. Nous sommes dans le pot au noir !… »

Et presque aussitôt, là-bas, à l’avant du bateau, très loin, nous entendîmes Rudono qui hurlait :

« Bon ! ce n’est pas seulement que nous n’avançons plus, les amis…, nous drivons ! »

Ah ! sacré mâtin ! quel souvenir !… Je ne sais pas ce que je n’aurais pas donné pour être chez nous… Croyez ce que je vous dis, les gars : laissez les turbots en paix et restez vous-mêmes au coin du feu, la veille de Noël.

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